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La Vallée de Télouet , Métamorphose de la culture Glaoua…


Dimanche 6 Juillet 2014

Ce dossier spécial est le fruit de 4 années de travail sur cette vallée magnifique. Durant ces 4 années nous sommes venus régulièrement à Télouet pour constater les changements et les évolutions de l’endroit.

© Texte et photos : Marc d’Haenen – www.marc-dhaenen.com - Reproduction, texte ou photos, même partielle, strictement interdite. Aucun partage sur Internet sans l’autorisation de l’auteur.



Femmes Ahwach
Femmes Ahwach

Riche d’une culture berbère spécifique, protégée depuis longtemps par son isolement au cœur des montagnes du Haut Atlas Marocain, la vallée de Télouet subit actuellement une métamorphose. Une route goudronnée remplace depuis peu la vieille piste muletière datant de l’époque des caravanes. Avec l’arrivée de l’électricité dans les maisons, cette révolution change à tout jamais le paysage culturel de la région toute entière.

 

Cette vallée abrite quelques quinze mille âmes à l’ombre des ses casbah de pisé et de ses douars datant de la nuit des temps. Ces rudes montagnes sont le fief de la puissante tribu des Glaouas. Ce sont les maîtres des passes montagneuses et des mines de sel, tirant leur richesse de la dîme prélevée sur les caravanes venant du Sahara et se rendant à Marrakech, la cité Impériale.

 

Télouet, la vallée où plane encore l’ombre controversée de Thami El Glaoui, l’homme qui voulait être Roi à la place du Roi ! L’homme qui convia à sa table les grandes personnalités du siècle passé. L’homme qui fut la coqueluche du tout Paris d’avant guerre. L’homme dont le fils se maria avec la productrice française Cécile Aubry. De cette union naîtra Mehdi, qui devint acteur dans les films de sa mère, en jouant, entre autre, le rôle inoubliable de « Sébastien » dans les films « Belle et Sébastien » et « Sébastien parmi les hommes ». L’homme qui, féru de culture, fut l’ardent défenseur des arts « Glaouas » sous toute leurs formes. L’homme qui termina sa vie en étant considéré comme traitre à la solde du protectorat Français et responsable de l’exil du futur Roi Mohamed V, obtenant le pardon du Souverain avant de rendre son dernier souffle… 


Le village de Télouet
Le village de Télouet

Riche de ce passé, parfois tourmenté, la vallée de Télouet est néanmoins un réservoir culturel incomparable. Les tapis berbères y sont de toute beauté, les danses et chants Ahwach sont parmi les plus recherchés. Même les habits traditionnels des femmes y sont plus beaux que dans d’autres régions du Maroc.

 

Aujourd’hui on se trouve à la croisée des chemins pour la destinée et le devenir de ce patrimoine. Avant la route, avant l’électricité, les seules distractions se basaient sur la pérennité de cette culture. Les femmes passaient leurs longues soirées à tisser des tapis, les fêtes locales se déroulaient au son des chants et au rythme des danses Ahwach. Le tout dans un univers ou le monde extérieur avait peu d’emprises. Les quelques rares visiteurs étant amenés à bord de 4x4 bien équipés, conduits par quelques guides avertis des dangers et de la difficulté de la piste.

 

La fée électricité, comme on coutume de l’appeler, à amené de grands changements. L’un des plus importants est la télévision ! Il est plus facile de passer la soirée devant un feuilleton télévisé que de tisser un tapis. Il est plus facile de regarder une soirée de variété sur le petit écran que de réciter des chants et des danses ancestrales. Le tout sans se rendre compte que ce patrimoine, transmit oralement, est très facile à perdre, en à peine quelques années.


L'ancienne piste
L'ancienne piste

La route aussi amène son lot de changements ! Aujourd’hui les minibus remplis de touristes s’arrêtent devant l’auberge nouvellement construite. Les visites de la kasbah se font en groupe directement depuis la descente du bus. Les danseurs et musiciens Ahwach se produisent à la demande pour les touristes. Les guides ont perdu leur travail et les 4x4 ne servent plus à grand-chose. La route permet l’acheminement de matériaux de construction moderne, tel le ciment ! Les constructions ont vite fait de céder la place au béton au lieu du pisé traditionnel.

 

Bien entendu, il est difficile de blâmer les habitants de cette vallée. Il est difficile de les priver de l’évolution de la société et du confort moderne. Il est difficile de leur interdire tout ce dont tout le monde a le droit, sous un prétexte de préservation de la culture locale. Lorsque sa majesté le Roi Mohamed VI a initié le programme national de désenclavement des communautés rurales, les habitants ont de suite fait la demande pour recevoir le minimum nécessaire: l’électricité, l’eau courante et une route. Maintenant ils demandent un hôpital, en lieu et place du dispensaire vétuste qui sert pour quinze mille personnes. Personne ne pourra leur en priver, il s’agit d’un droit élémentaire.

 

Pour ceux qui ont connu la vallée de Télouet avant tous ces changements brutaux, la différence est déjà visible à l’œil nu. Depuis cinq ans nous revenons régulièrement sur place pour constater ces changements. Aussi, pour essayer de garder une trace et ne pas oublier que cette vallée fut le temple de la culture Glaoua.


Paysage magnifique
Paysage magnifique

Il y a un peu plus de cinq ans, notre première visite de cette vallée fut un enchantement. A bord de 4x4 équipés pour affronter les difficultés des pistes de montagne, nous avons escaladé l’Atlas Marocain. Au départ de Marrakech, la route du col Tizi n’Tichka serpente au gré des vallées verdoyantes. Une route réputée dangereuse, à ne pas emprunter la nuit.

 

Six kilomètres après le passage du col, à l’altitude de 2260 mètres, une piste cachée sur la gauche plonge dans une petite vallée. Il est difficile de s’imaginer que la magnifique vallée de Télouet commence de cette façon ! Les virages de la piste, en très mauvais état, nous font rapidement perdre de l’altitude. Le décor minéral, fait de pierres noires et de terre ocre, cède la place progressivement à une pauvre végétation alpine. Le paysage s’ouvre de plus en plus au fur et à mesure de la descente, pour finalement faire place à une large vallée. Le contraste est saisissant, les hauts sommets de l’Atlas sont enneigés, les falaises de couleur ocre, les cultures d’un vert intense, le bleu du ciel fait penser au bleu « Majorelle » tant apprécié par ici.

 

Les premiers ensembles d’habitation en pisé apparaissent, pour finalement arriver au petit bourg de Télouet. Une simple ruelle traverse le village de part en part. Des constructions basses en terre, la place du souk hebdomadaire, une petite épicerie et une boulangerie complètent le tableau. Le bourg est surmonté par l’imposante Kasbah du Glaoui, ruines menaçantes posées sur un promontoire rocheux.


On dépasse le bourg, dans un ultime virage à angle droit, apparaît l’auberge de Télouet. Construction récente, initiée par Ahmed Boukhsas, qui n’est autre que le Maire du village et le seul entrepreneur en construction de la vallée. Toutes les maisons en béton sont construites par ses soins.


Groupe Ahwach
Groupe Ahwach

Ahmed nous accueille royalement, comme le veut la tradition de la région. Très apprécié par ses concitoyens, Ahmed est le moteur de l’économie et du développement de la vallée. C’est lui qui, grâce à ses connaissances et ses appuis politiques, a amené l’eau courante et l’électricité dans le village. Il a aussi participé à l’élaboration du chantier de l’école publique. Il table également sur le développement touristique de la région, grâce à la pétition lancée pour la construction de la route goudronnée. Cette route, ancienne piste muletière, la route des caravanes du Sud, reliera Ouarzazate, via Hait Ben Haddou, au Col du Tichka. Une route nettement plus jolie et plus attirante pour les touristes se rendant de Marrakech à Ouarzazate, que celle existant actuellement.

 

Dans la salle communautaire de l’auberge, nous sommes installés sur de magnifiques coussins brodés, le sol est couvert de tapis berbères aux motifs multicolores. Le thé nous est servit sur des plateaux en argent massif. Ahmed nous fait l’honneur d’assister à une représentation de chants et danses Ahwach. Nous sommes sous le charme de l’endroit. Les tambours résonnent dans la vallée jusque tard dans la nuit.

 

Au petit matin, la vue depuis la terrasse est époustouflante. La vie du village fourmille à nos pieds. Les femmes font la lessive dans le torrent voisin. Les hommes partent aux champs avec leur mule ou leur âne. Les montagnes resplendissent dans l’azur du ciel. Vision paradisiaque, totalement intemporelle, d’un Maroc profond et préservé.


Kasbah du Glaoui
Kasbah du Glaoui

Ali, notre guide, nous emmène à la découverte de la kasbah du Glaoui. C’est à l’aide d’une clef en bronze, de plus de vingt centimètres de long, qu’il ouvre l’imposante porte en bois massif. Après avoir traversé une succession de cours et de patios, nous arrivons en face des reliefs d’un balcon en ruine. Ali nous dit fièrement que le Glaoui installait là ses invités pour assister aux représentations folkloriques. De Winston Churchill à Hernest Hemingway, en passant par le Général Patton, tous les personnages importants du « monde » de l’époque ont pris place à ce balcon !

 

Ali nous confie aussi que sa famille habitait la Kasbah. Son père a partagé ses jeux d’enfants avec le petit prince Moulay Hassan, futur Roi Hassan II du Maroc. Par la suite, le père d’Ali devint forgeron. Ali par contre n’avait pas les mains nécessaires pour devenir forgeron à son tour et reprendre la succession familiale. Son surnom est d’ailleurs « Le forgeron aux mains de soie » ! En rapport avec la douceur de sa peau, contrastant avec celle de son père. Ali fera donc des études de lettre et aujourd’hui il est la mémoire vivante de la Kasbah. Il est incollable sur la dynastie Glaoui et intarissable d’anecdotes sur l’histoire des lieux.

 

La partie de la Kasbah datant du XXème siècle est encore en relativement bon état. On s’y rend compte du faste et du luxe dans le quel vivait le Glaoui. Marbre de Carrare, zelliges éblouissantes, bas reliefs sculptés dans le stuc, plafonds à caissons en bois de cèdre ou autres portes en bois massif, ne sont que quelques souvenirs de la puissance et de la fortune du Pacha. Les vestiges des Kasbah antérieures subsistent toujours autour de la partie XXème siècle.

 

Ces richesses contrastent avec la pauvreté apparente et le dénuement dans le quel vivent les populations des douars environnants. Si le bourg de Télouet compte quelques maisons, aux alentours ce ne sont que de misérables masures en terre rouge. Les habitants tirant leur subsistance de leurs champs ou de leurs maigres cheptels. Les champs sont bordés de noyers et d’amandiers. Le souk hebdomadaire propose un étalage de marchandises occidentales, souvent hors de prix, à cause de la difficulté d’acheminement. La vie dans la vallée se déroule en semi-autarcie, comme elle l’a toujours été, depuis la nuit des temps. Les tapis berbères confectionnés par les femmes servent souvent de monnaie d’échange.

 

A une dizaine de kilomètres en aval, la vieille mine de sel est toujours en activité. Les mineurs creusent péniblement des galeries dans la montagne. Le sel y est extrait à coup de dynamite. Les blocs bruts sont exportés partout au Maroc et servent majoritairement aux éleveurs de bétail. Des salines ont été construites sur la rivière, permettant de récupérer un sel de table.


Enfants attendant l'école
Enfants attendant l'école

Lors de notre seconde visite, un an après, la pétition a reçu un écho favorable. La construction de la route à débuté depuis Hait Ben Haddou. Les quatre vingt kilomètres de piste muletière se sont transformés en large piste de gravier. Déjà, la vie de la vallée change. Le transport de marchandise est plus aisé, les prix diminuent. Les camions de tonnage plus importants rejoignent facilement Télouet, amenant le ciment, les blocs de béton et les barres de fer. Les constructions bétonnées font leur apparition, transformant inexorablement le paysage. Les touristes aussi se font plus nombreux.

 

Les tapis berbères sont maintenant vendus dans la toute nouvelle coopérative féminine pour le développement. Les marchandises s’achètent avec de l’argent et de moins en moins avec des échanges ou du troc. Ali, le guide, nous confie que son travail devient de plus en plus difficile. Les agences de voyages préfèrent des minibus 15 places, plus rentables que son 4x4 à 5 places.

 

L’année suivante, nous sommes de retour à Télouet, où nous retrouvons avec joie ceux qui sont devenus maintenant des amis. Ahmed à agrandis son auberge, en y ajoutant des tentes berbères pour les repas de midi. Il nous confie que de plus en plus de minibus arrivent de Marrakech pour un arrêt d’une heure ou deux. Les touristes visitent la Kasbah et prennent un repas, avant de repartir pour Ouarzazate. De moins en moins de voyageurs passent la nuit sur place. Et de moins en moins de groupes restent plusieurs jours. De ce fait, les prestations de danses et chants folkloriques Ahwach sont aussi en déclin, les touristes ne passant pas suffisamment de temps sur place.

 

Ahmed conclut aussi par une constatation : plusieurs autres auberges sont en construction dans la vallée. D’autres entrepreneurs en bâtiments sont maintenant actifs dans la région, attirés par l’appât du gain. On voit de plus en plus de béton.


La nouvelle route goudronnée
La nouvelle route goudronnée

Lors de notre dernière visite, en avril 2014,  la route est presque terminée et goudronnée depuis Hait Ben Haddou. Le trajet qui durait cinq heures en 4x4 auparavant se fait maintenant en une heure et demie en véhicule de série. Le paysage est toujours aussi magnifique, mis à part les constructions en béton qui fleurissent partout.

 

Nous retrouvons Ahmed au milieu de ses tentes berbères, dirigeant une armée de serveurs amenant les victuailles aux touristes de passage. L’auberge ne fonctionne pratiquement plus, au profit de son restaurant. Bientôt, la route sera goudronnée sur son entièreté. Les autocars pourront alors l’emprunter. Ce qui amènera encore plus de touristes de passage.

 

Les prochaines élections arrivent et Ahmed espère être réélu pour un nouveau mandat. Son cheval de bataille est la construction d’un hôpital, absolument nécessaire pour assurer les soins de santé à une population de quelques quinze mille habitants. Aujourd’hui ils doivent se rendre à Ouarzazate, à 80 kilomètres de distance. Un éloignement pénible en cas d’urgence médicale.

 

Quand on lui demande ce qui a changé dans la vallée, il nous répond qu’ils croisent beaucoup plus de monde. Beaucoup plus de voyageurs individuels. Par contre, on croise beaucoup moins ses voisins et les habitants des autres douars, trop occupés à regarder la télé !!!

 

La troupe d’Ahwach bénéficie maintenant d’une renommée internationale et se déplace souvent à l’étranger pour des festivals. Ils se produisent de moins en moins sur place. Le bruit des moteurs à progressivement remplacé le battement des tambours dans la vallée.

 

Marc d’Haenen.


Situation géographique :

L'auberge de Télouet
L'auberge de Télouet

Le village de Télouet est situé sur le versant Sud de la chaîne de montagne du Haut-Atlas, à 1870 mètres d’altitude.

L’accès se fait depuis Marrakech, distante de 120 kilomètres, par la route du col Tizi’n Tichka (bifurcation à 6 kilomètres après le col). Ou depuis Ouarzazate, distante de 80 kilomètres, via Ait Ben Haddou et la nouvelle route, ou par la route du col Tizi’n Tichka (bifurcation à 6 kilomètres avant le col).

 

Des bus relient Télouet quotidiennement depuis Marrakech. Le trajet est aussi possible en taxi collectif, depuis Marrakech ou Ouarzazate. De nombreuses agences de voyage proposent la visite de la vallée de Télouet, au départ de Marrakech ou Ouarzazate. Vous pouvez également louer des 4x4 ou des voitures auprès de nombreuses agences de location dans ces deux villes.

 

La saison touristique s’étend de Mars à Octobre, mais l’auberge est ouverte toute l’année. Attention, les hivers peuvent être rudes dans l’Atlas et les nuits très fraiches. La route du col Tizi’n Tichka est régulièrement fermée en hiver à cause de la neige. En général la vallée de Télouet est épargnée par la neige.

 

Activités : Télouet est le point de départ idéal pour des randonnées en montagne et la découverte des villages berbères. Il est possible de faire la randonnée de la vallée, 80 kilomètres, en une semaine, entre Télouet et Ait Ben Haddou. C’est aussi le point de départ idéal pour des randonnées en VTT.

 

Plus d’infos sur : www.telouet.com

 

© Texte et photos : Marc d’Haenen – www.marc-dhaenen.com - Reproduction, texte ou photos, même partielle, strictement interdite. Aucun partage sur Internet sans l’autorisation de l’auteur.



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